Interview 1/12/07

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l'express 1/12/07

QUESTIONS A JOCELYN KWOK, SECRETAIRE GENERAL DE LA CHAMBRE D’AGRICULTURE

«L’industrie sucrière n’a pas de plan B»

Beaucoup de ceux concernés de près ou de loin – des deux côtés – par les négociations autour de la réforme de l’industrie ont décliné notre invitation de parler sucre «pour ne pas compromettre les négociations». Jocelyn Kwok a, lui, accepté de nous donner son point de vue.

  • Certains acteurs des deux bords – Etat et sucriers – semblent être très frileux et ne veulent pas parler sucre publiquement, de peur de compromettre les négociations. Est-ce une mesure du malaise qui plane ?

    Je crois que tout le monde est un peu pris de court par la situation à laquelle nous sommes parvenus. Il y avait jusqu’à un certain moment, l’espace et les institutions nécessaires quand il s’agissait de discuter des modalités de la mise en place de la réforme pour mener à bien ces discussions.

    Pour différentes raisons, nous nous retrouvons dans une situation où le dialogue est mené d’une manière différente. Est-ce un malaise ? Je ne le pense pas, mais l’incertitude est un grand mal. Surtout si les sources d’informations possibles, qui peuvent nous indiquer si nous avançons ou pas, sont imprévisibles.


    Pensez-vous vraiment qu’on arrivera à une solution en fin de compte ?

    Oui. Restons lucides sur la question. Le secteur sucre contribue plus de 4 % du Gross domestic product et non pas 3 % comme le disent certains. Elle emploie directement et indirectement 60 000 personnes. Et contribue à hauteur de 24 % des exportations. La culture de la canne occupe une superficie de 45 % de l’île.

Je crois qu’il est important que nous ne nous trompions pas dans nos priorités et notre évaluation de nos besoins et des opportunités. Les opportunités pour le secteur ont été amplement expliquées et défendues. L’industrie dans son ensemble adhère à la Multi Annual Adaptation Strategy (MAAS), qui est une intention stratégique.

Maintenant, il reste à mettre en place les modalités. Nous n’avons pas su utiliser l’espace qui était disponible à un moment, pour faire avancer nombre de ces modalités. Il nous reste encore du temps et nous avons toutes les raisons de penser que nous pourrons trouver une solution si nous restons lucides et concentrés.

Excepté qu’«on» ne reste pas lucide et concentré ! Je vous pose cette question parce que dans toute cette affaire, nous faisons tous une supposition : que les deux parties veulent trouver une solution au problème. Et si, en fait, nous nous étions trompés ?

A moins que vous ayez une information que je n’ai pas ?

Je n’ai aucune information mais je me pose des questions !

Je vais vous répondre par rapport au secteur privé. La Chambre d’agriculture a soutenu le discours du budget. Et la lecture que nous faisons de la situation est que nous, en tout cas, nous sommes toujours lucides et concentrés. Notre priorité est que nous arrivions rapidement à trouver une solution à ce problème. Nous ne sommes pas en train de jouer un petit jeu.


La pensée que peut-être de l’autre côté on «jouait», vous est-elle passée par la tête ?

Forcément. On peut laisser courir l’imagination tant que l’on veut, mais il faut connaître ses priorités.

D’un point de vue strictement économique, est-ce que cela aurait un sens de vouloir l’échec des négociations ?

Non, cela ne serait pas rationnel. De nombreuses études ont été menées sur l’activité sucre. De nombreuses institutions étrangères se sont penchées sur notre industrie. Nous ne sommes pas un petit jouet sur le plan mondial. Nous sommes le 10e exportateur mondial de sucre et le 7e en termes de sucre roux. Ce n’est pas un petit jeu. C’est, au contraire, très sérieux.

Il y a tellement de bonnes choses à dire sur l’industrie sucrière que, peut-être, nous n’en disons pas assez. Non, je ne crois pas que l’on puisse se passer de la réforme. Nous avons essayé de voir ce que nous pouvions faire d’autre qui soit viable. Nous n’avons pas trouvé.

Jusqu’à preuve du contraire, je pense que le secteur a encore toutes ses chances. Nous sommes confortés dans notre approche par le plan d’action – la MAAS – qui a été épluché sous toutes ses coutures par les Européens. Et l’Union européenne adhère à notre façon de voir les choses.


Sauf que depuis, les choses ont changé !

Je ne crois pas que l’on puisse dire : «Laissons mourir l’industrie du sucre.» Il faut être lucide. D’abord, le secteur sucre n’est pas comme les autres secteurs. Et il connaît en ce moment quelque chose que personne n’a connu. C’est-à-dire une baisse de 36 % de son chiffre d’affaires. Nous avons là, une occasion unique de transformer notre portefeuille de revenus en un portefeuille très élargi de sucre roux, sucre blanc, sucre à valeur ajoutée, optimisation de la mélasse etc. Et tout cela, pas au détriment du sucre.

Donc, nous pouvons maintenir ce que nous avons. A partir de là, faire autre chose aussi. Il ne faut pas se leurrer : on a une occasion unique de maintenir la culture de la canne et l’activité agricole, et en même temps, pouvoir exploiter l’output de manière industrielle cette fois, avec un portefeuille de valeur ajoutée élargi. C’est une occasion unique.


Je vous pose la question parce que j’ai entendu le Premier ministre (PM) dire, lors de sa dernière conférence de presse, que certains pays avaient décidé d’abandonner complètement leurs industries sucrières…

L’industrie sucrière a fait ses preuves. Et si nous ne sommes pas, aujourd’hui, parmi les pays les plus compétitifs, c’est à cause de notre taille, la nature de notre sol et les conditions climatiques.

Cela dit, les pays ayant abandonné leurs industries sucrières sont ceux qui ont eu d’énormes difficultés à maintenir leurs activités. Ou encore, dont le modèle économique est tellement instable qu’ils ont des problèmes à trouver des acheteurs. Alors qu’un petit pays comme le nôtre a plusieurs acheteurs potentiels. Nous sommes un producteur de sucre et un exportateur reconnu.


Cela signifie que, logiquement, rationnellement, le plan B de Navin Ramgoolam ne peut pas être cela ?

Ne me posez pas cette question, je ne connais pas la réponse. Je ne sais pas quel est le plan B de Navin Ramgoolam. A ma connaissance, personne ne pense que se défaire de cette industrie est une solution viable.

Et est-ce possible que de l’autre côté, ils pensent que ce soit une possibilité ?

Pour les gens qui ont une imagination fertile, il n’y a pas de limite… mais je ne le conçois pas. Les personnes qui traitent ce dossier sont responsables. Elles vont assumer leurs responsabilités plus tard. Je crois qu’elles savent quelles sont les choses possibles à réaliser et où se trouvent les limites.

Je suis sincère dans ce que je vous dis. Car je ne pense pas que l’on peut se permettre de jouer avec des choses aussi importantes. Surtout au vu du chemin parcouru. Si demain, l’industrie du tabac ou du thé était en difficulté, nous aurions pu penser à cette solution mais c’est impensable pour le sucre.

Avez-vous l’impression qu’il y a eu un manque de transparence dans les discussions entre l’Etat et les sucriers jusqu’à présent ?

Il est difficile de répondre à cette question. Disons que l’on est arrivé à une situation inédite où la table des négociations n’est plus là, les divergences s’étant manifestées à partir de novembre 2006. Ce simple fait explique la méfiance de part et d’autre.

Mais ces divergences, justement, pourquoi n’en parle-t-on pas librement ?

Je crois que la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) s’est exprimée assez librement ces derniers temps. Et toute personne qui s’intéresse à la chose et qui lit les journaux pourra comprendre quelles sont les divergences. Ce qui manque, malheureusement, ce sont des informations précises de l’autre côté. Quand on nous dit par exemple, que «les propositions sont loin de ce que nous recherchons», c’est une indication assez faible de ce qu’ils attendent de nous.

Justement, la MSPA dit que si la réforme n’aboutit pas, ce sera la mort de l’industrie sucrière. Après, quoi ? Quel est le plan B de l’industrie sucrière ?

A ma connaissance, il n’y a pas de plan B.

Ils se contentent d’annoncer la mort sans prévoir de plan de rechange ?

Je pense que c’est parce qu’ils n’envisagent pas cette option. Personnellement, je ne l’envisage pas. Et je ne pense pas que ce soit approprié de penser à un scénario catastrophe. Ce qui est important, c’est que nous respections les points de vue différents sur ce dossier. Même si, quelquefois, nous avons pu regretter la façon dont certaines divergences ont été exprimées et véhiculées.

Nous sommes engagés dans un processus pénible. Mais jusqu’à preuve du contraire, il n’y a aucune raison d’envisager le pire.

Y a-t-il des divergences entre vos membres ? Je parle des sucriers…

A ma connaissance, non.

S’il y a divergences, vous l’auriez su ?

(Rires…) Peut-être !

Mais ce qui est dans l’intérêt d’un sucrier peut ne pas être nécessairement dans l’intérêt d’un autre ?

Il y a une logique de développement économique qui doit être respectée. En ce moment, certains de nos membres accordent une importance un peu plus particulière au secteur non- sucre. Alors que d’autres s’intéressent plus à l’énergie ou encore au développement foncier. Je crois que chaque agent économique est plus ou moins libre de faire ce qu’il veut, tant que tout le monde participe pleinement dans la réforme.


Et que se passe-t-il si un opérateur dit qu’il n’a aucun problème à céder 40 % de ses actions au gouvernement, qu’il n’a aucun problème à céder des terres et qu’il veut construire une centrale thermique et l’autre dit toujours non ?

(Hésitations…) Je ne sais pas.