Interview 4/6/08

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L’EXPRESS - Article publié le Mercredi 4 juin 2008.

 

QUESTIONS A JOCELYN KWOK, SECRETAIRE GENERAL DE LA CHAMBRE D’AGRICULTURE

 

"Il est urgent que le 'cess' soit réduit"

 

 

 

 

 

La Chambre d'Agriculture, l'ensemble de ses membres et les associations de producteurs ont écrit récemment au ministre de l'Agro-industrie lui demandant de réduire les prélèvements sur les revenus des producteurs sucriers. Le secrétaire général commente ces événements. 

 

 

Quelle a été la suite donnée à votre lettre au ministre de l'Agro-industrie?

C’est simple. Il n’y en a pas eu à ce jour. Une deuxième lettre de rappel a été envoyée le 16 mai avec la demande d’une rencontre urgente avec le ministre. Malheureusement, cette rencontre n’a pu être organisée jusqu’ici, mais nous pensons qu’elle aura lieu la semaine prochaine.

 

Quelles sont les principales préoccupations des producteurs de sucre ?
Cette question du cess est une de nos principales préoccupations. Les opérateurs de l'industrie, planteurs comme usiniers, font face à d'énormes défis. Au-delà des coûts grandissants d'exploitation, principalement de la main-d'oeuvre, des intrants agricoles (certains fertilisants et herbicides ont quasiment doublé en moins d'un an), et du diesel, l'opérateur se trouve confronté à une baisse de prix inégalée jusqu'ici. De 18 200 la tonne de sucre produite l'année dernière, aujourd'hui le prix estimé devrait atteindre les Rs 15 500. En 2009, avec la baisse finale atteignant les 36% prévus sous le régime sucre européen, ce prix pourrait atteindre, toutes choses égales par ailleurs, Rs 12 500. Il pourrait baisser davantage si le coût du fret maritme dépasse nos prévisions du moment.

 

De nombreux planteurs ont déjà fait le choix d’abandonner… 

Oui. Depuis l'année 2001, près de 8 000 hectares de terres sous canne ont été perdus. De telles pertes sont quasiment irrécupérables. De manière générale, ces baisses successives de prix étainet prévues. Alors que certaines actions, dites faciles, avaient déjà été identifiées dnas le Plan d'Action (Multi Annual Adaptation Strategy MAAS 2006-2015) et des propositions quantifiées et des résultats favorables décrits, aujourd'hui, l'absence totale d'initiations sur deux de ces actions possibles et prioritaires, laisse les opérateurs perplexes.

 

Quelles sont ces deux actions possibles?

D’abord le rajustement des prix du sucre sur le marché local – industriel pour les confiseurs, producteurs de boissons et autres fabricants de produits sucrés, et au détail pour les particuliers. Ces prix sont fixés depuis 1995 pour le sucre industriel et depuis 1992 pour le sucre au détail. Le sucre consommé localement est importé depuis plusieurs années car la production locale n’a pas été suffisante et n’a pu dégager d’excédent par rapport à nos obligations d’exportation vers les marchés européen et américain. Or, le prix de ce sucre importé est plus élevé que son prix de vente depuis déjà un nombre d’années.

Quelles en sont les conséquences?

Le Syndicat des Sucres a prélevé des «subventions» des producteurs locaux à hauteur de Rs 1,1 milliard de 2006 à 2008, et de Rs 315 millions cette année si rien n’est fait pour corriger cette anomalie plus qu’évidente. Cette dernière estimation équivaut à une perte d’environ Rs 650 par tonne de sucre produit, un manque à gagner certain sur le prix aux producteurs, qui donnent la mesure de l’injustice eu égard aux baisses de prix que je viens de citer.

L'on s'explique mal cet état des choses ...
Cela nuit aux intérêts des planteurs et usiniers car dans le même temps, les prix d’autres biens et prestations sont rajustés de manière régulière – pain, huile comestible et autres biens de première nécessité, électricité, gaz ménager, essence et diesel. Ce sentiment de discrimination est de plus renforcé par l’examen des dépenses de consommation du ménage mauricien moyen. Savez-vous, par exemple, que la dépense moyenne des ménages pour la consommation de sucre ne représente qu’un millième de sa dépense mensuelle ? À titre de comparaison, savez-vous qu’un ménage dépense en moyenne trois fois plus pour des bonbons et sucreries et sept fois plus pour des boissons gazeuses sucrées et autres produits similaires ?

La deuxième action possible concerne la diminution du cess, ce prélèvement direct sur les revenus de l’industrie qui sert à financer les institutions prestataires de services aux producteurs.

Pourquoi faut-il revoir le cess?
Le cess représentait une ponction de Rs 580 millions en 2007-2008 et devrait atteindre selon nos estimations les Rs 700 millions suite au rapport du PRB rendu public vendredi dernier et les augmentations successives du prix du pétrole. La nouvelle obligation équivaut à quelque Rs 1 500 de perte de revenus par tonne de sucre produit. Toute économie sur le cess apporterait un soulagement significatif au producteur dans le contexte actuel de la chute de prix sur le marché européen.

Ici encore, on n’arrive pas à protéger l’industrie, ses planteurs comme ses usiniers, contre une dépense traditionnelle, quasi incompressible et sur laquelle, tout le monde s’accorde à le dire, une réduction de Rs 200 à Rs 300 millions serait possible dans un délai relativement bref.

Les opérateurs ont déjà formulé leurs propositions de reformater ces institutions prestataires en 2003, puis ont participé à l'exercice mené par le cabinet KPMG de 2007 à 2008 sur cette même refonte. 
La restitution des conclusions de ce rapport vers les opérateurs se fait toujours attendre.

Etes-vous en train de dire que le ministère n'accorde  pas l'attention voulue à ce dossier? 

Je suis incapable de vous répondre car il n’y a pas eu d’échanges encore à ce sujet. Ce que nous savons par contre, c’est que la situation actuelle demande une attention urgente.

Pourquoi urgente?
La réforme engagée touche toutes les parties prenantes et certains acteurs sont aujourd’hui devenus extrêmement vulnérables. Les responsabilités sont également engagées en matière d’investissements nouveaux et de défis techniques, à la nouvelle usine flexi comme dans les champs regroupés. Les divers chiffres cités donnent la mesure de ces difficultés et il est plus qu’évident que désormais, tout retard ou toute hésitation ne peut qu’avoir des effets irréversibles sur l’industrie. Il est temps d’agir… et vite… !

Il y a quand même eu des choses concrètes depuis l'accord du 5 décembre? 
Cette année, six usines seulement fonctionneront ; elles étaient au nombre de 16 en 1996. Depuis décembre 2007, un peu plus de 7 000 employés de l’industrie sont partis en retraite volontaire, 2 000 sont inscrits à divers programmes de formation et 800 sont déjà redéployés vers un emploi rémunérateur.

Le regroupement des petits planteurs sur des portions de terre épierrées et irriguées a beaucoup avancé. L’objectif de préparer 12 000 hectares de telles terres sur une période de dix ans est bien enclenché car à ce jour, 1 100 hectares sont déjà terminés et 100 autres ont des travaux en cours. Pour l’année 2008-2009, il est prévu de couvrir 1 800 hectares, un chiffre jamais atteint à Maurice pour ce genre d’opérations. De plus, les techniques utilisées permettront de combler le fossé technologique entre les grands et les petits planteurs.

 

 

Propos recueillis par
Alain Barbé