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(posted on 27/10/05)

 

L'île Maurice se prépare au "cataclysme" de la baisse des prix du sucre

LE MONDE | 25.10.05 | 13h44  •  Mis à jour le 26.10.05 | 14h48

 

Lutchmeen Chummun, 62 ans, n'a pas l'intention de remiser son coupe-coupe. Malgré son âge, cette veuve en haillons prend chaque matin le bus, dès 5 heures, pour se rendre aux champs. Jusqu'à 11 heures, elle va couper la canne, le dos courbé, en équilibre toujours instable sur les sillons de la plantation. Sans ce travail saisonnier, elle ne pourrait survivre.

 

Comme elle, des dizaines de milliers de Mauriciens dépendent de la canne à sucre. Plus de 20 000 personnes sont employées par les grandes compagnies, auxquelles s'ajoutent quelque 28 000 petits planteurs qui, eux-mêmes, embauchent souvent des saisonniers.

 

Lutchmeen n'a jamais entendu parler du "protocole sucre". Elle se contente de hocher la tête quand on lui explique que le prix du sucre va baisser. Tout cela la dépasse. A la fin de la journée, elle sera payée à la tonne de canne coupée : elle n'a pas de temps à perdre.

 

L'île Maurice, pourtant, se prépare à "un véritable cataclysme", selon l'expression du ministre des finances, Rama Sithanen. Le vent mauvais arrive, cette fois, de l'Union européenne. Sur demande de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et sous la pression des grands producteurs ­ Brésil, Australie et Thaïlande ­, l'UE va réformer son "régime sucre".

 

Actuellement, l'Union européenne achète son sucre à un prix garanti, très élevé comparé au prix du marché mondial, à ses producteurs mais aussi aux pays du groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP). Depuis 1975 et la signature du "protocole sucre", les ACP bénéficient en effet d'un quota de sucre acheté chaque année par l'UE au prix fort.

 

Cet accord date d'une époque où l'Europe ne produisait pas assez de sucre. Aujourd'hui, elle est excédentaire. Ses surplus sont revendus sur le marché mondial, et ces exportations sont subventionnées. Cette double subvention ne pouvait que déplaire à l'OMC. La proposition de la Commission européenne est drastique : une baisse de 39 % du prix étalée sur cinq ans.

 

L'île Maurice n'y est pour rien, mais va pourtant payer le prix fort. Elle représente à elle seule 40 % du quota accordé aux ACP, soit 507 000 tonnes de sucre par an exportés vers l'Europe. "N'oubliez pas que, dans les années 1980, nous étions dans le "service réanimation" du Fonds monétaire international. Maurice revient de loin, et tout son développement économique vient du sucre", rappelle Rama Sithanen.

 

La manne sucrière a permis à Maurice de sortir de l'extrême pauvreté. Le sucre a tout financé : la gratuité des écoles, le système de santé ou la retraite universelle. Les plantations représentent 45 % de la surface de l'île. Ce n'est que bien plus tard que Maurice a diversifié son économie en développant une industrie textile, le tourisme et les services financiers. Le sucre et le textile procurent encore à l'île 95 % de ses recettes en devises.

 

"Nous avons le sucre dans le sang; le sucre, c'est notre vie. On est en train de nous pousser dans le couloir de la mort", explique Guirdharry Juggesur, membre d'une association de petits planteurs.  "On a eu la fin de l'accord multifibre et la concurrence des Chinois; maintenant, on a la réforme du "protocol sucre". Sans compter l'envolée du prix du pétrole. Quel pays peut absorber trois chocs aussi importants en même temps?", s'interroge le ministre des finances.

 

Le gouvernement mauricien n'est pas resté les bras croisés. Le textile a licencié 25 % de ses employés, a réduit ses coûts de production, s'est restructuré, et, faute de pouvoir concurrencer les Chinois sur le marché du "bas prix, grande quantité" , s'est consacré aux niches commerciales, notamment dans le luxe. Idem pour l'industrie sucrière. Alors que les compagnies privées n'avaient pas le droit de licencier, elles ont dû mettre au point avec le gouvernement un programme de départ en retraite volontaire qui a bénéficié à quelque 8 200 travailleurs. En tout, 11 000 emplois ont été perdus, soit 22 % de la main-d'oeuvre. "On nous dit de faire autre chose. Mais rien ne pousse, ici, à part la canne. On a tout essayé, des dizaines d'autres produits. Rien ne résiste aux cyclones", explique Jean-Claude Autrey, directeur de l'Institut de recherche de l'industrie sucrière.

 

Un vaste programme d'irrigation et d'épierrage a été lancé afin de rendre plus productives les terres volcaniques du pays. Alors qu'il y a eu jusqu'à 250 usines sucrières réparties dans l'île, il n'en reste aujourd'hui que onze. La restructuration se poursuit, et cinq devraient bientôt fermer.

 

L'industrie a également investi dans la diversification des produits de la canne. A Bellevue, la plus grande usine sucrière du pays, a été mise en service une centrale thermique qui fonctionne grâce à la bagasse, la fibre qui reste après extraction du sucre. Elle produit aujourd'hui entre 22 % et 25 % de la consommation nationale d'électricité. A l'autre bout du pays, une autre des grandes compagnies, SUDS, projette également la construction d'une centrale. Sa mise en service est prévue en 2007. Coût de l'investissement : 100 millions d'euros. Une usine de production d'éthanol, à partir de la mélasse, un autre sous-produit de la canne, a été inaugurée en 2004. L'éthanol peut être utilisé localement, mélangé aux carburants automobiles, à hauteur de 20 %, et faire ainsi baisser la facture énergétique du pays.

 

La restructuration de la filière sucrière a coûté énormément d'argent à l'Etat et au privé, qui se sont considérablement endettés. "Nous avons fait notre part de l'ajustement", estime le ministre des finances. Il estime à 800 millions d'euros la facture totale de cette adaptation. "Il ne faut pas que les aides de l'Union européenne arrivent après la bataille. C'est maintenant que nous avons besoin de soutien", insiste leministre de l'agriculture, Arvin Boolell.

 

Le gouvernement voudrait que la réforme s'entende sur huit ans à partir de 2007 et, si possible, que la baisse soit moins forte. Des ONG, comme Oxfam estiment que les pays ACP pourraient supporter une baisse de 18 % à 20 % du prix de la tonne de sucre.

 

L'UE n'a pas encore précisé quelles seraient les mesures d'accompagnement pour les pays ACP. Pour le moment, une enveloppe de 40 millions d'euros est proposée pour 2006, à partager entre 14 pays.

"On parle de lutte contre la pauvreté, on annule la dette des pays les plus pauvres, on veut promouvoir le développement, et, en même temps, on met à bas le meilleur système, celui où le développement passe par le commerce. On ne veut pas de subventions ou d'aides, on préfère le commerce équitable," poursuit le ministre de l'agriculture

 

Le ministre des affaires étrangères et du commerce international, Madan Murlidhar Dulloo, est encore plus amer. Il regrette que les ACP aient accepté sans rechigner le principe de la réforme. "On a fait une erreur tactique. Maintenant, on n'a plus de marge de manoeuvre. On nous dit : "C'est à prendre ou à laisser"", explique-t-il. "Finalement, nous sommes pénalisés pour avoir profité avec succès des avantages qu'on nous a accordés. On ne peut nous condamner pour avoir réussi !", s'indigne le ministre des finances.

 

Fabienne Pompey

Article paru dans l'édition du 26.10.05