Business Magazine 23-29 août 2006

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Article de Business Magazine 23-29 août 2006

 

Les obstacles à la mise en route de la réforme sucrière

 

Après I'inquiétude qui a précédé la réforme du régime sucrier de I'Union Européenne, I'heure est désormais aux discussions pour la répartition du budget des mesures d'accompagnement. Un exercice qui se révèle un véritable casse-tête pour les autorités. Avec les divergences d'approche et d'opinion à I'intérieur du gouvernement comme entre Ie gouvernement et la Plantation House, la Multi-Annual Adaptation Strategy tarde à être mise en route.

 

En effet, plusieurs aspects préoccupent les diverses parties concernées par ce dossier. II y a tout d'abord les conditions que I'Union Européenne souhaite imposer avant de délier les cordons de la bourse. Ces conditions sont contraignantes. Le ministre des Finances, M. Rama Sithanen, a évoqué ces "conditionnalités" à plusieurs reprises lors de son point de presse, samedi dernier.

 

L’Union Européenne impose effectivement trois principales conditions pour le déboursement des mesures d'accompagnement. En premier lieu, elle souhaite que le gouvernement dégage une politique énergétique claire qui spécifie le calendrier pour la construction de nouvelles centrales électriques.

Au niveau de I'industrie sucrière, on estime que cette condition est judicieuse car sans le volet énergétique, la restructuration de I'industrie sucrière est vouée à I'échec. Ce plan prévoit qu'il ne resterait plus que quatre usines sucrières qui seraient transformées en des "flexi-factories" adossées à une centrale thermique brûlant de la bagasse et du charbon.

"Les flexi-factories sont supposées optimiser les produits de la canne pour produire des sucres spéciaux ou industriels, de I'éthanol ou du rhum. Ces activités nécessitent beaucoup d'énergie. Si nous devons acheter de I'électricité du CEB pour le faire, ce ne serait pas viable et tout le plan tomberait à I'eau",explique un responsable de I'industrie.

 

Un High Powered Committee présidé par le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, a été institué pour définir la politique énergétique du pays. Au gouvernement, certains préfèrent I'option charbon uniquement au détriment de la bagasse. Une "letter of intent" a même été accordé à une entreprise de Malaisie pour la construction d'une centrale à charbon de 150 megawatts. L’industrie sucrière suit de près le dossier de la politique énergétique.

L’autre condition imposée par I'Union Européenne est la libéralisation du prix du sucre sur le marché local, qui est fortement subventionné par I'industrie. Libéralisation veut dire hausse du prix du sucre et dans le contexte actuel de grogne sociale, le gouvernement est certainement gêné aux entournures pour autoriser une augmentation du prix du sucre qui est sans doute une denrée aussi symbolique que le riz et la farine. .

 

Au niveau de I'industrie, on fait ressortir que I'importation de sucre pour le marché local, où il est vendu à moins cher, a occasionné des pertes de Rs 330 millions pour les sucriers pour I'année financière 2005-2006. Si le prix du sucre sur le marché mondial, qui est en hausse, se maintient à son niveau actuel, la perte pour I'industrie sucrière sera autour de Rs 550 millions pour I'exercice en cours. Le prix du sucre n'a pas été majoré depuis 1992.

 

La troisième condition de I'Union Européenne est encore plus sensible puisqu'elle concerne la révision des lois du travail dans I'industrie sucrière, la remise en question du salaire minimal et les conditions d'emplois dans ce secteur que I'Union Européenne juge plus favorables que dans les autres secteurs de I'économie.

 

Les sucriers estiment effectivement que I'industrie ne peut plus opérer comme elle I'a fait jusqu'ici et qu'elle devrait pouvoir recruter de la main-d'oeuvre de manière saisonnier, comme cela se pratique partout ailleurs dans le monde. Les conditions de travail dans I'industrie sucrière sont certainement un dossier explosif pour le gouvernement.

 

Outre ces conditions qui touchent à la politique générale d'encadrement de I'industrie sucrière, I'UE a imposé des conditions liées à des indicateurs économiques clés, a laissé entendre M. Sithanen.

 

Le dossier de la reforme est aussi compliqué par le fait qu'il y a des divergences d'opinion sur la répartition des fonds qui proviendront de I'Union Européenne. Une aile à I'Hôtel du gouvernement estime que ce serait exagéré de tout injecter dans la restructuration du seul secteur sucre. Certains seraient en faveur d'une allocation proportionnelle aux autres secteurs en restructuration, à I'instar du textile-habillement et du secteur manufacturier domestique (industries de substitution à I'importation).

 

II semblerait que les tenants de cette approche mettent dans la balance le fait que I'industrie sucrière ne représente que 4% du produit intérieur brut et que cela ne justifie pas qu'on lui accorde autant de ressources pour se restructurer, d'autant plus que le succès n'est pas garanti. Les sucriers rétorquent que le sucre représente 30% des net export earnings du pays et qu'il s'agit d'identifier une alternative avant de mettre une croix sur Ie sucre. Au-delà de sa contribution au PIB, Ie sucre a également un rôle multifonctionnel, ne serait-ce que pour la préservation de I'environnement. Aucune autre culture n'est aussi rentable que la canne a sucre, assurent les responsables de I'industrie sucrière.

 

Ces derniers font aussi ressortir que Ie gouvernement a chiffré Ie coût de la reforme sucrière à Rs 25 milliards et que I'Union européenne ne nous accordera que Rs 8 milliards au grand maximum. Et encore rien n'est acquis. L’industrie a donc déjà un important trou à combler au niveau du financement et il serait dommage d'aggraver la situation en prélevant des ressources européennes pour les attribuer à d'autres secteurs, argue-t-on.

II existe également un courant à I'Hôtel du gouvernement qui estime que I'argent de I'Union Européenne doit revenir uniquement à I'industrie sucrière, car il faudra des ressources conséquentes pour couvrir les coûts sociaux de la restructuration.

 

Les tenants de cette approche estiment qu'une bonne part des ressources devrait aller aux employés et aux planteurs en priorité. C'est Ie discours qu'a tenu Ie ministre de l'Agriculture, Ie Dr Arvind Boolell, à I'Assemblée générale de la Chambre d'Agriculture, Ie 26 juin dernier. "We know the amount that has been disbursed for year 2006: 6.543 million euros. We have to make sure that we address the problems of workers, that we ease off the social tension, that the resources are geared towards the planters and the workers", avait-il dit à cette occasion.

 

II y a, d'une part, la nécessité de financer des mesures - épierrage, mécanisation, irrigation - pour permettre aux petits planteurs de gagner en productivité et, d'autre part, Ie besoin de financer les coûts sociaux lies à un deuxième "voluntary retirement scheme". L’industrie sucrière craint que ces deux items n'absorbent une trop grande part des ressources qui seront mises à disposition.

 

Une proposition formulée pour réduire les coûts d'un deuxième VRS est que les employés reçoivent du gouvernement une compensation similaire à ce qu'obtient n'importe quel autre salarié des autres secteurs en plus de 30% des bénéfices d'un VRS ou Blue Print que I'industrie sucrière s'est dit prête à payer.

 

Par ailleurs, dans ce même discours à la Chambre d'Agriculture, Ie ministre Arvin Boolell avait, entre les lignes, fait comprendre que Ie développement des centrales thermiques au niveau de I'industrie sucrière serait lié à la volonté de celle-ci de promouvoir la participation des employés et des planteurs dans les activités connexes comme I'éthanol, Ie rhum et I'énergie.

 

La démocratisation de I'économie est une des dimensions que Ie gouvernement souhaite prendre en compte dans Ie plan global de restructuration de I'industrie sucrière et selon certains observateurs, c'est un facteur qui ralentit la mise en oeuvre du plan.

 

De son coté, la Commission Européenne avait indiqué qu'à court et moyen termes, elle soutient les actions à dimension sociale à travers les Re-Skilling & Empowerment Funds de même que les actions en faveur de la communauté des petits planteurs à travers des opérations aux champs et la diversification agricole.

 

Mais à long terme, elle dit vouloir soutenir I'investissement public dans des projets qui se situent dans une plus grande restructuration économique du pays. Ce qui vient conforter ceux qui sont du même avis à I'Hôtel du gouvernement. Tandis que les discussions et consultations se poursuivent à I'intérieur de I'Hôtel du gouvernement, d'une part, et entre les autorités et la Plantation House, d'autre part, des sucriers font remarquer que près d'un an est passé depuis l'élaboration de l'Accelerated Plan en septembre 2005 qui est maintenant rebaptisé Multi-Annual Adaptation Strategy.

 

L’industrie sucrière est anxieuse de voir démarrer la mise en oeuvre du plan et est également anxieuse de voir si Ie gouvernement voudra satisfaire les conditions préalables que souhaite imposer I'Union Européenne. La grande crainte est que I'UE ne soit pas convaincue de notre capacité et de notre volonté à concrétiser Ie plan de reforme et qu'elle ferme Ie robinet.

 

A ce moment-là, Maurice se retrouvera avec une dotation de 300 000 euros de I'Union européenne pour élaborer un nouveau plan.

 

Jean Paul Arouff

Stephane Saminaden